Oeuvre de la série "Eclosion" du Chapitre "In Cellula" révélée sous lumière blanche Technique: Aquarelle introspective, art digital Artiste: Reem Saad

Supplique des suppliques

Des torrents de larmes factices doucement sécrétées dans le calme puant de cinquante à deux-cents appartements, se déversent gentiment entre les fentes de la porte bleue.

Entre la rue et la salle d’admission il n’y a qu’un pas. Une hésitation, une mauvaise pensée, du temps à tuer et on se retrouve devant moi. Le bureau de contreplaqué les murs de carrelage blanc et bleu les deux tables d’examen laminées qui embaument la merde, le sang, les tripes des milliers de patients qui sont venus y mourir ou y raconter de mauvaises blagues. Les hurlements faibles et faux de quelques familles endeuillées. Personne, personne n’a envie d’être à ma place. Personne pour le silence et le jacassement interminable de poules cholecystitomateuses, pour la mort jolie et pure de quelque quarantenaire, pour la souffrance.

Mes mains me brûlent, d’avoir trop écrit. Âge ? Antécédents ? Motif de la consultation ? Le pain ? Tu en manges beaucoup ? T’as mal ? Oh oui t’as mal, mal beaucoup, dehors sous le ciel blanc personne ne s’est jamais penché sur ta plaie, pas celle rouge et vive que je vois et que tout le monde enfin peut voir, l’autre. Personne jamais. Mais je suis là. Enfin. Je suis là.

Et depuis la rue, entre les Sécurités aux gueules bleues et à l’haleine mauvaise, tu as trouvé ton chemin jusqu’à moi, à travers la porte tout aussi stupidement bleue et défoncée, entre des murs muets de stupeur tu arrives. Je suis assis. Je te vois tu me vois.

Il porte une blouse, il a l’air jeune, oui je suis jeune, il parle et me demande, me demande ce qu’il y a. Ce qu’il y a ?

Si tu savais petit homme à la blouse, ce qu’il y avait, si tu savais ce qu’il y avait: beaucoup de jeunes filles et de jeunes garçons perdus, là-bas, depuis les trottoirs jusqu’aux immeubles, dans les cuisines et les toilettes, perdus, je me suis perdu, aussi. Dans la nuit très noire et très sombre et très obscure je n’ai trouve ni refuge, ni aventure, ni soulagement, et puis j’ai vu, au loin entre deux arbres desséchés les lumières blanches de ta blanche salle, mignonne, comme les cicatrices délavées qui tachent ma peau noire. Je n’ai pas réfléchi, je suis venu, dehors il n’y a rien j’en viens, ici, peut-être, peut-être, peut-être… Peut-être toi. Examine moi, donc regarde mes bras et ma joue droite, et ma poitrine, cette déchirure que je me suis infligé dans une demi-conscience, vois, vois ce que tu peux trouver, un prétexte, ou un gouffre, ou rien du tout.

Oui, oui, oui, tout ce que tu dis est très bien et bravo, Âge ? Antécédents ? Motif de la consultation ? Le pain ? T’as mal ? Oui très. Très. Où ça ?

Je ne saurais dire, il y a comme ce feu qui me remonte des hanches à la poitrine, qui s’en va me chatouiller le gosier et sortir comme un cri, j’appelle au loin, dans les rues a droite, la rue d’avant, celle avant l’hôpital, et celle avant la nuit, mes frères morts ou vifs, ils ne me répondent pas. Ils ne me répondent pas. C’est que, morts ils sont sûrement. Et je vois dans la nuit comme un reflet sombre, et le reflet sombre me regarde Docteur, et nous nous regardons. Les reflets sombres ont de ces yeux tu sais.

Mon ventre me faire mal tu dis ? Ma main déchiquetée tu dis ? Mon coeur, de battre s’arrêter tu dis? Oui tout cela. Mais ce n’est pas pour eux que je viens Docteur. Je viens parce que les nuits sont longues et que depuis que leur longueur échappe à mon regard je n’ai trouvé ni d’ami, ni d’amante, ni de compagnon de peine. Jamais je n’ai rattrapé ni approché de loin ce rouge sur leurs lèvres, ce parloir commode et vitré où ils s’amusent tant, ces amitiés faciles et creuses qui me sont refusées sans motif, ou au motif évident que je ne suis pas. Jamais je ne me suis vu dire, voila quelqu’un. Quelqu’un. C’est con non ? Docteur ? Qu’en penses-tu. J’ai mal. Mal là où il devrait y avoir quelqu’un. J’ai mal là, au genou tu vois ? C’est là que quelqu’un quelque part me hurle que je dois être. J’ai mal là au genou. Tu vois? Palpe donc. Là que quelqu’un doit être, c’est creux, tu sens comme il n’y a rien ?

Oui là. Je palpe. En bon clinicien, je ne fais pas attention à la plaie large et belle, et rouge de ce joli rouge qu’à la chair et qu’ont, seuls, la chance de connaitre les suicidés, les fossoyeurs et les médecins. qui s’en va creuser un blond tibia et découvrir une moelle rousse . Non. Je ne la vois pas. La plaie se refermera si on le lui demande gentiment. Je vois par contre et assez clairement, que là où quelqu’un est sensé se loger, juste au dessus des plateau tibiaux, en regard des condyles fémoraux, derrière la patella, il n’y a rien. Il n’y a rien. Je repalpe. Il n’y a rien. Vrai qu’il n’y a rien. Il ne simule pas le type. Il n’y a rien ni personne. Je m’en étonne.

Monsieur lui dis-je, vous n’avez rien là où les autres ont quelque chose. C’est ici le point précis au dessus des plateaux tibiaux voyez, au dessous des condyles fémoraux comprenez, derrière la patella suivez, que quelqu’un se situe, chez les gens, les autres, les autres mais pas vous.

Les autres mais pas moi. Oui ! Oui ! Oui ! Tu sens? Tu palpes ? Tu vois avec tes mains ? Docteur ? Rien. Je ne mens pas, je viens pour quelque chose, vrai que depuis la rue, la lumière sale, les hululements lugubres, la danse macabre que l’on fait devant ta salle, m’ont comme hypnotisé. Et, malgré moi, je suis venu. Malade à la recherche d’un mal. Je te cherchais, Docteur, avant de te connaitre, et je cherchais cette salle, avec ses deux divans rouges son robinet solitaire, son triste médecin, avant de la connaitre. Je la cherchais alors même qu’ivre ou délirant je parcourais des rues sans visage, coursé par les flics ou par mes semblables. Et je cherchais, et je cherchais, et je cherchais. De quoi me faire dire, de quoi me faire croire, de quoi me faire vivre.

Vrai aussi, que la vue du sang a excité ma soif, ma faim, mon intérêt, vrai qu’il me plait d’entendre le doux beuglement de la vieille à la poitrine défoncée et qui gémit toujours, là derrière.

Plus de beuglement, tant pis pour elle.

Vrai aussi que je me faisais pas mal chier, dans ma chambre, au café, sur le trottoir où l’on court de mensonge en mensonge, là dehors, hors de cette salle blanche et laide où tout enfin et pourtant prend sens.

Vrai aussi que le sol, partout brûlant et indécis, assagi peut-être par des hectolitres de larmes et de douleur, est ici plus frais et courtois et que mes pieds m’en remercient silencieusement.

Ma douleur, la tienne aussi je le suppose Docteur, celle de mes congénères qui viennent se tasser et apporter qui un peu d’os, qui un peu de viscères, qui un peu d’eau salée, nos douleurs enfin, ici ont un nom, celui que tu auras l’amabilité de leur fournir.

Jamais Docteur, jamais je ne me suis senti autant à ma place qu’ici. Je voudrais, si tu me le permets passer la nuit dans cette salle, ou devant la porte ou tout contre toi, en échange je t’aiderai comme je le peux, à écrire des ordonnances illisibles puisque je ne sais pas écrire, à engueuler les malades puisqu’il faut bien que quelqu’un les engueule, à te protéger de tous les maux que tu nommes savamment, de la fraicheur de la nuit qui entre ici comme chez elle, et surtout de la solitude atroce et hurlante que tu vois dans mes yeux.

Car sinon que faire ? Sortir après m’être trouvé ? Là dehors ? Regagner les plis obscurs qui froufroutent doucement -écoute- et ou se trame le complot des complots ? Manger plus de pain ? Vivre comme si je ne vivais pas ? Marcher comme si je ne marchais pas ? Laisser à la nuit et à l’oubli le soin de grignoter nerveusement mais sûrement ce que je ne croyais pas possible ?

Non. Ne sois pas cruel Docteur. Je vois que tu fronces les sourcils, c’est que derrière moi on s’impatiente, je le sais, je les vois, la fille à la courte robe et aux yeux éteints, le grand brun auquel il manque un doigt mais qui ne manque pas de salir l’air de propos informes, le couple timide et mignon sur lequel un ivrogne vomit la nuit mauvaise, ils attendent, leur tour, leur mal, je le sais, je les vois.

Mais je les emmerde Docteur et je t’emmerde aussi.

C’est que mon mal et ma nuit valent bien toutes les nuits et tous les maux, et que je les veux tous pour moi, maintenant et pour personne d’autre, et que je sais que ces salauds là dehors ne font que m’attendre, je sais les regards méchants entre mes omoplates, je sais ce qu’ils s’imaginent me faire si je m’attarde encore, mais je crains plus encore le froid creux qui me dévore quand je marche là dehors, sans savoir qui je suis.

Alors je les emmerde et je t’emmerde Docteur, et tout en t’emmerdant te supplie de me laisser là dans le coin ou assis près du robinet, ou affalé sous ton bureau, ou accroché à l’ampoule, ou lové autour de ton cou.

Pas toute la vie non, mais le temps, le temps que la nuit et ses apparitions malingres disparaissent. Je me sentirai et te sentirai plus de courage et pourrai alors continuer à ne pas exister sous un ciel devenu grisâtre, autrement, il est préférable que je meure. De ma main, ou de celle d’un autre, ou de la main anonyme du monde.

Silencieux et utile comme un cadavre, dans la tiédeur de ton ombre, permets moi d’y être sauvé. Permets le, permets le, permets le !

Docteur ? S’il te plait ? S’il vous plait ? Je t’en supplie ? Je vous en supplie ? Docteur ?

Non, non, non.

Je ne veux, ni ne puis, ni ne vais, ni ne compte te sauver.

Pas ce soir, pas demain, pas jamais, pas peut-être.

Mes mains me brulent, brulent d’avoir trop écrit. Âge ? Antécédents ? Motif de la consultation ? Le pain ?

Non.

Des centaines, des milliers d’autres âmes aussi petites que la tienne -que la vôtre- attendent, leur tour, leur mal, leur nuit.

Je ne suis là ni pour les écouter, ni pour les guérir, ni pour les sauver.

Je suis là pour poser quelques questions stupides, hocher la tête, prescrire des examens inutiles et que je ne lirai même pas, je suis là parce qu’il faut bien que quelqu’un y soit. Tu n’es rien, soit. Je n’en suis pas plus quelque chose, et les machins hurlants et vociférants dans la nuit derrière toi n’en sont pas plus quelque chose.

Mange du pain. Bois de l’eau. Et oublie qu’il t’a fallu un jour te souvenir de tes cicatrices.

Elles n’en disparaitront pas, n’en feront pas moins mal, n’en seront pas embellies, mais enfin. Enfin ce sera pour le mieux.

Je le dis.

Retourne à la nuit, elle est à toi, tu es à elle. Retourne à la nuit et oublie cette salle, son triste médecin, son robinet solitaire, ses deux divans rouges, et la mort à droite et à gauche.

Retourne à la nuit, elle s’impatiente.

Retourne à la nuit.

 

Oeuvre de la série « Eclosion » du Chapitre « In Cellula » révélée sous lumière blanche (gauche) et sous lumière noire (droite) Technique Aquarelle introspective, art digital Artiste : Reem Saad