Déserter: (Acte I)
Asameena
Le collectif Asameena travaille à ouvrir et à consolider un espace éditorial, en mesure d’accueillir des formes littéraires insolvables ou minorisées par les institutions éditoriales et leurs règles tacites. Il s’est reconfiguré depuis 2023 et depuis le génocide en cours en Palestine. Ce texte porte les cinq voix qui le constituent.
Nous sommes cinq femmes profondément meurtries par les génocides et leurs mondes, que nous faisons remonter aussi loin que remontent les processus d’annihilation méthodique, de conquêtes de terres et de vies, dont l’impérialisme ne cesse d’exporter les outils et de généraliser l’emprise. Nous sommes cinq femmes radicalement décidées à penser nos pratiques à partir de cette dévastation et de ses significations. C’est-à-dire, décidées à ne pas nous laisser aller au ronron familier de la vie qui reprend son cours, ni aux voix qui ne savent trembler que lorsque l’indignation ne peut plus rien enrayer.
Il y a déjà une peine à dater le génocide, à le faire commencer en octobre 2023, alors qu’il y a, avant et après, les colonisations et les fascismes antérieurs, ces dates qui attestent des temps morts et des temps déchaînés ; 1917, la grande révolte de 1936, la Nakba de 1948, toutes les agressions du siècle dernier. Nous avons enregistré les nouvelles effroyables de dévastation. De la douleur incommensurable au-dessus de nos chagrins à taille humaine. Le feu et le sang, la mémoire inénarrable que nous sommes en train de contracter.
La conscience des massacres à côté desquels nous nous tenons, depuis l’Afrique du Nord, partout d’où les nouvelles nous parviennent, la Palestine, le Liban, la Syrie, le Congo, le Soudan, et toutes les autres douleurs que nous sommes à ce jour impuissantes à entendre et à discerner.
Qu’y a-t-il à faire, après et pendant la douleur, alors que s’arment déjà des réalismes policiers, militaires, des réalismes tristes, des c’est-comme-ça-depuis-des-millénaires, des il-y-a-toujours eu-des-gagnants-et-des-perdants ?
Qu’y a-t-il à faire, face à des régimes qui musellent nos peuples, qui forment un système contre nous, perpétuant les mécanismes génocidaires, normalisant leur existence, folklorisant la lutte palestinienne et anéantissant celles et ceux qui l’incarnent ?
À l’heure où les génocides sont transformés en spectacle, où les violences ininterrompues confisquent, partout et en nous, l’exercice même de la contestation ; que faire de l’impuissance, de l’inutilité du geste d’écrire ? Longtemps, nous avons voulu formuler — d’abord la nausée, puis la rage, puis l’une et l’autre, l’une dans l’autre. Nous nous sommes demandé ce que signifiait cette difficulté à formuler avec exactitude ce que nous pouvons depuis l’endroit où nous nous tenons, mais aussi la hantise et la douleur qui ont labouré toutes les plaies qui préexistaient à octobre 2023.
Malgré tout le savoir accumulé sur ce qu’il était possible de faire au nom de la conquête, nous ne cessons d’être surprises par l’horreur, par la technologie de l’horreur, par les médias de l’horreur, comme si on s’y était déshabituées, comme si tous nos compromis avec le monde du génocide et de ses soutiens avaient vocation à effriter nos parois, à nous prendre de court.
Nous sommes encore étonnées de constater que, tant que nos douleurs sont esthétisables, nous sommes les bienvenues. Nous sommes les bienvenues tant que nous désorientons suffisamment nos voix pour qu’elles ne sachent plus désigner des responsables, et pour qu’elles renoncent à être entièrement tendues par nos nécessités, par nos cris, et par les relais que nous leur cherchons. C’est en renonçant que nous nous qualifions pour leur empathie et pour leur contemplation. Sinon c’est laid, la littérarité devient discutable, on manque de technique pour que les textes s’élèvent, s’universalisent.
Le monde du génocide a donc rodé ses méthodes : il effacera ses traces, pour nous inviter à nouveau à plier sous son poids dissimulé. Il travaillera à organiser notre prochaine surprise désarçonnée. Il nous applaudira s’il le faut, nous invitera à exposer et à écrire notre peine conjuguée au passé, pour nous faire oublier qu’il nous a conçues comme des vies qu’il est cycliquement commode d’anéantir.
Nous ne voulons pas oublier.
Il faut dire que le même constat qui nous a rassemblées ne cesse de se renouveler, et de se dissimuler derrière de nouveaux visages et de nouveaux mensonges. Que l’on soit porté aux nues, ou que nos propositions politiques et esthétiques fassent l’objet d’un mépris qui prend rarement la peine de se formuler, nous sommes qualifiées, jugées, selon des critères qui s’élaborent sans nous. Beaucoup d’entre nous se détournent de “nous”, pour écrire à côté d’eux-mêmes, sous l’effet de la désirabilité immense des centres et de leurs promesses, ou sous l’effet de l’épuisement, de l’isolement qui fait tourner en rond, avant de rentrer dans les rangs.
Mais nous ne pensons pas qu’il soit juste de nous masser au seuil de l’existence, en attendant d’avoir la peau exceptionnellement dure, et que les conditions politiques fassent de la place à nos formes, ou qu’on nous prête une oreille coupable, après un épisode meurtrier, ou une oreille inquiète que le vent tourne et qu’ils n’aient pas mis la main à temps sur une dissidence qui fera ses armes en dehors de leur contrôle.
Ce que nous disons, c’est que nous refusons que nos textes soient tranquillement disciplinés, et nos mains forcées. Nous voulons produire d’autres textes que ceux qui appâtent.
Depuis le début d’Asameena, nous affirmons le besoin d’élargir les possibilités d’expérimentation, pour ajuster les formes que nous produisons aux expériences intimes et politiques qui fabriquent notre réalité.
Au plus intime de nos mémoires et de nos enlisements, nous avons l’intuition qu’écrire collectivement n’est pas un exercice de soulagement, de recueillement. C’est une volonté radicale, commune, de désertion.
Nous voulons pousser hors des lézardes inhospitalières où nous avons appris à nous débattre, et accueillir ensemble des gestes et des textes, courts ou amples, qui ne font pas semblant politiquement. Nous ne voulons pas jouer le jeu des espoirs consensuels, des dissimulations esthétiques qui disent à la fois la liberté et la soumission, ou celui des nostalgies fondées sur la joie fanée des morts. La désertion à laquelle nous aspirons n’est pas celle de la résignation : c’est celle qui continue de créer, de traverser des territoires hostiles sans s’y fixer, celle qui n’expulse pas la révolte de son propre monde. Il ne s’agit pas de devenir visibles à ceux qui ferment les yeux, mais de se reconnaître entre nous, même aveuglées, même figées dans la douleur. Nos morcellements sont notre espace, notre écheveau, nos possibles : habiter nos récits et déserter les leurs devient notre horizon.
L’effort auquel nous voudrions travailler, est de penser en même temps, la teneur de la noirceur morbide, sa matérialité politique, dermique, ses giclées, notre malheur ; et notre difficulté réelle à nous positionner, depuis là où nous nous trouvons, poreuses et étanches, mais volontaristes dans notre désir de participer à construire un internationalisme littéraire, pour que tous nos interstices soient dicibles et habitables.
Nous sommes cinq femmes profondément meurtries par les génocides et leurs mondes, que nous faisons remonter aussi loin que remontent les processus d’annihilation méthodique, de conquêtes de terres et de vies, dont l’impérialisme ne cesse d’exporter les outils et de généraliser l’emprise. Nous sommes cinq femmes radicalement décidées à penser nos pratiques à partir de cette dévastation et de ses significations. C’est-à-dire, décidées à ne pas nous laisser aller au ronron familier de la vie qui reprend son cours, ni aux voix qui ne savent trembler que lorsque l’indignation ne peut plus rien enrayer.
Il y a déjà une peine à dater le génocide, à le faire commencer en octobre 2023, alors qu’il y a, avant et après, les colonisations et les fascismes antérieurs, ces dates qui attestent des temps morts et des temps déchaînés ; 1917, la grande révolte de 1936, la Nakba de 1948, toutes les agressions du siècle dernier. Nous avons enregistré les nouvelles effroyables de dévastation. De la douleur incommensurable au-dessus de nos chagrins à taille humaine. Le feu et le sang, la mémoire inénarrable que nous sommes en train de contracter.
La conscience des massacres à côté desquels nous nous tenons, depuis l’Afrique du Nord, partout d’où les nouvelles nous parviennent, la Palestine, le Liban, la Syrie, le Congo, le Soudan, et toutes les autres douleurs que nous sommes à ce jour impuissantes à entendre et à discerner.
Qu’y a-t-il à faire, après et pendant la douleur, alors que s’arment déjà des réalismes policiers, militaires, des réalismes tristes, des c’est-comme-ça-depuis-des-millénaires, des il-y-a-toujours eu-des-gagnants-et-des-perdants ?
Qu’y a-t-il à faire, face à des régimes qui musellent nos peuples, qui forment un système contre nous, perpétuant les mécanismes génocidaires, normalisant leur existence, folklorisant la lutte palestinienne et anéantissant celles et ceux qui l’incarnent ?
À l’heure où les génocides sont transformés en spectacle, où les violences ininterrompues confisquent, partout et en nous, l’exercice même de la contestation ; que faire de l’impuissance, de l’inutilité du geste d’écrire ? Longtemps, nous avons voulu formuler — d’abord la nausée, puis la rage, puis l’une et l’autre, l’une dans l’autre. Nous nous sommes demandé ce que signifiait cette difficulté à formuler avec exactitude ce que nous pouvons depuis l’endroit où nous nous tenons, mais aussi la hantise et la douleur qui ont labouré toutes les plaies qui préexistaient à octobre 2023.
Malgré tout le savoir accumulé sur ce qu’il était possible de faire au nom de la conquête, nous ne cessons d’être surprises par l’horreur, par la technologie de l’horreur, par les médias de l’horreur, comme si on s’y était déshabituées, comme si tous nos compromis avec le monde du génocide et de ses soutiens avaient vocation à effriter nos parois, à nous prendre de court.
Nous sommes encore étonnées de constater que, tant que nos douleurs sont esthétisables, nous sommes les bienvenues. Nous sommes les bienvenues tant que nous désorientons suffisamment nos voix pour qu’elles ne sachent plus désigner des responsables, et pour qu’elles renoncent à être entièrement tendues par nos nécessités, par nos cris, et par les relais que nous leur cherchons. C’est en renonçant que nous nous qualifions pour leur empathie et pour leur contemplation. Sinon c’est laid, la littérarité devient discutable, on manque de technique pour que les textes s’élèvent, s’universalisent.
Le monde du génocide a donc rodé ses méthodes : il effacera ses traces, pour nous inviter à nouveau à plier sous son poids dissimulé. Il travaillera à organiser notre prochaine surprise désarçonnée. Il nous applaudira s’il le faut, nous invitera à exposer et à écrire notre peine conjuguée au passé, pour nous faire oublier qu’il nous a conçues comme des vies qu’il est cycliquement commode d’anéantir.
Nous ne voulons pas oublier.
Il faut dire que le même constat qui nous a rassemblées ne cesse de se renouveler, et de se dissimuler derrière de nouveaux visages et de nouveaux mensonges. Que l’on soit porté aux nues, ou que nos propositions politiques et esthétiques fassent l’objet d’un mépris qui prend rarement la peine de se formuler, nous sommes qualifiées, jugées, selon des critères qui s’élaborent sans nous. Beaucoup d’entre nous se détournent de “nous”, pour écrire à côté d’eux-mêmes, sous l’effet de la désirabilité immense des centres et de leurs promesses, ou sous l’effet de l’épuisement, de l’isolement qui fait tourner en rond, avant de rentrer dans les rangs.
Mais nous ne pensons pas qu’il soit juste de nous masser au seuil de l’existence, en attendant d’avoir la peau exceptionnellement dure, et que les conditions politiques fassent de la place à nos formes, ou qu’on nous prête une oreille coupable, après un épisode meurtrier, ou une oreille inquiète que le vent tourne et qu’ils n’aient pas mis la main à temps sur une dissidence qui fera ses armes en dehors de leur contrôle.
Ce que nous disons, c’est que nous refusons que nos textes soient tranquillement disciplinés, et nos mains forcées. Nous voulons produire d’autres textes que ceux qui appâtent.
Depuis le début d’Asameena, nous affirmons le besoin d’élargir les possibilités d’expérimentation, pour ajuster les formes que nous produisons aux expériences intimes et politiques qui fabriquent notre réalité.
Au plus intime de nos mémoires et de nos enlisements, nous avons l’intuition qu’écrire collectivement n’est pas un exercice de soulagement, de recueillement. C’est une volonté radicale, commune, de désertion.
Nous voulons pousser hors des lézardes inhospitalières où nous avons appris à nous débattre, et accueillir ensemble des gestes et des textes, courts ou amples, qui ne font pas semblant politiquement. Nous ne voulons pas jouer le jeu des espoirs consensuels, des dissimulations esthétiques qui disent à la fois la liberté et la soumission, ou celui des nostalgies fondées sur la joie fanée des morts. La désertion à laquelle nous aspirons n’est pas celle de la résignation : c’est celle qui continue de créer, de traverser des territoires hostiles sans s’y fixer, celle qui n’expulse pas la révolte de son propre monde. Il ne s’agit pas de devenir visibles à ceux qui ferment les yeux, mais de se reconnaître entre nous, même aveuglées, même figées dans la douleur. Nos morcellements sont notre espace, notre écheveau, nos possibles : habiter nos récits et déserter les leurs devient notre horizon.
L’effort auquel nous voudrions travailler, est de penser en même temps, la teneur de la noirceur morbide, sa matérialité politique, dermique, ses giclées, notre malheur ; et notre difficulté réelle à nous positionner, depuis là où nous nous trouvons, poreuses et étanches, mais volontaristes dans notre désir de participer à construire un internationalisme littéraire, pour que tous nos interstices soient dicibles et habitables.