© Nadir Khanfour

Dyptique

Vies potentielles
  • « Quoique tu fus »

    « Que tu aies été la balafre d’un vandale sur une joue, un sourire de pauvre, un mendiant des volcans ;

    que tu aies été un martinet, une martinique, le sel qui lèche des choses d’esclaves, des plaies sans cicatrices, ouvertes, sans pus ;

    que tu aies été l’écume qui ravage les cœurs, la gangrène des espoirs, l’abcès lointain ;

    que tu aies été l’enfant Tariq qui bave chaque matin devant les brumes de l’autre rive;

    que tu aies donné son nom au détroit ;

    que tu aies eu les dents nues sur ton cap, les dents veuves dans ta forêt vierge, l’affamé, toujours toujours pauvre, quoi que tu fus ;

    que tu aies été la femme de dix-sept ans frôlée par les jnoun, devenue sorcière ; été

    celle qui refuse de frapper les cartes depuis qu’elle porte le voile, celle qui fait fondre le plomb pour conjurer al aïn, ce sale œil qui te suit, à la trace, quoi que tu fus ;

    que tu aies été le roc, la lave, les vents, surtout ce vent-là, le chergui, le cherqi, le vent d’est qui racle les sables et la peine, comme un serpent, vers l’atlantique ;

    que tu aies été la comtesse, la condessa, la Qandicha, qui mange le cœur des vierges pour garder la pêche, pour rester toute pâle ;

    que tu aies été un savant sale, allumé, pendu à Bagdad pour son désir de dieu ; que tu sois le Chamal, le Janoub, al Cherq oul Gharb : la peau tendue des quatre coins ;

    quoique tu fus : l’impersonnel.le, la traversée, le dard coupé, la racine morte, le rire qui ne vient pas, l’écueil renouvelé depuis le fond des âges, en vagues, en vagues, en lames

  • VERSO

    « … »

    *

    On me nomme, m’a nommé de maints noms,

    On me nomme la lune rousse, l’astre noir le renversé, le très très bas, la bassesse même, l’éclat de non-retour aux fosses de l’univers. On me nomme l’enterré, la flamme bleue, le soleil des caves.

    On m’a nommé le rare, le raréfié, la pépite dans la boue, l’anémone des neiges, le crotale des magmas.

    On m’a nommé zamel, et vous le ne savez pas mais c’est un nom qui fâche et sait faire frissonner. Un nom jeté au berceau comme un sort ou une pierre. C’est cet œil sur le front des enfants. C’est un crachat et c’est un éveil.

    On me nomme l’avertisseur, le hurleur, le chacal, la sirène – sans nommer la fatigue de porter la nouvelle, de propager l’alarme.

    On me nomme la dame blanche, à travers quoi tout passe, non pas fantôme car toujours on me nomme dans la chair et l’émail.

    On me nomme, m’a nommé, l’ange de la jarre, la lionne malade. On m’a nommé tantôt les poissons, tantôt le bélier : l’aune des recommencements.

    On hésite à me dire eau ou air, certainement pas feu, certainement pas terre, beaucoup trop fluide pour ça – et je me sais être ce vent qui souffle en saccades sur la pierre, ce grand vent qui ne gonflerait pas même une voile.

    Refus de leurs nominations, et des vôtres.

    Eux : wala sif wala souf – ni la laine ni l’épée. Vous le crâne le miroir la cicatrice.

    Je me nomme Asmar, le brun, celui qui a la peau brune et laisse maintes mains y battre les mille noms qu’il leur refusera tous.

    *

    Cette forme au coin du lit, cette masse de draps en boule, ces cheveux qui dépassent, c’est ma mère. On dit qu’elle m’a donné la vie, le sein, et le tourment qui en coule. J’en garde l’écume aux lèvres parfois, comme la trace d’une rage.
    La rage des chiens, pas celle des hommes, si maigre.